Je parie bien qu’il y en a quelques-uns d’entre vous qui de temps à autre jettent un coup d’oeil amusé sur la jaquette décrépite d’un vieux disque des Them. La plupart du temps ce coup d’oeil est aussi innocent, perce qu’ignorant que sous ces vénérables sillons se cachent les éjaculations précoces du dénommé Van Morrison, l’Irlandais rampant, son ordonnance de barbituriques à la main et sa perpétuelle dépression au coin de la lèvre De même d’ailleurs que pas mai d’entre vous ignorent sans doute (les malheureux) que le  » Gloria  » de Patti Smith fit bien avant. autour de 1965 (j’ai bien dit 1965), un considérable succès, chanté par ce même Van, et qu’il y avait déjà là de quoi fouetter un chat.
Toutes ces digressions pour vous camper la stature d’un monsieur qui pour en être à son quatorzième album n’en a pas dévoilé pour autant son secret. et qui, de par ce mystère à contre-jour, reste profondément passionnant. Donc déroutant. Et sans nul doute nous fûmes déroutés par son dernier disque (« A Period 0f Transition »). D’autant plus désappointés d’ailleurs que c’était là son premier enregistrement depuis le très déséquilibré « Veedon Fleece » (1974), que Warner s’était fendu d’une monstrueuse campagne de publicité, que Van se donnait des allures de dur à cuire lamentables et que ce disque, s’il nous rendait finalement une voix chère, ne faisait guère plus, évoquant par trop le retour du has been. Bref, on avait tout à fait envie de n’en point parler; par pudeur et par crainte aussi de fermer un livre plus encore que de tourner une page.
Une année a passé, et revoilà Morrison Assis sur un tabouret de bar. Beau comme un dieu, avec dans le regard un petit quelque chose de Dylan Thomas et de François Ducray, un Morrison qui semble ma foi s’être piqué de nouveau au jeu de la star marginale; qui semble se prendre de nouveau au sérieux et qui, dirait-on, a digéré le retour de manivelle de son adaptation californienne de son divorce et de tout le désespoir qui suintait de « Period 0f Transition » au point d’en être insupportable. Pourtant, «  » est loin d’être un album optimiste. Que nenni. Van n’a jamais été optimiste. Et il n’existe pas d’Irlandais optimistes. « Wavelength » est simplement un album moins déchirant. Les poésies du quotidien ont repris cette couleur désabusée et la musique consent à swinguer, à se faire dan-sante et légère, enrobée à l’occasion d’une douceur; un solo de piano, de guitare ou de saxophone tenu par Van lui-même…
Bien sûr, nous sommes loin de l’insouciante veine créative qui avait autrefois enfanté « Moondance ». « St. Domînic’s Preview » ou « Tupelo Honey » et son bonheur un peu tapageur. Les mots sont revenus de toutes les illusions, et Van Morrison répète inlassablement une sorte de prière pathétique, un long blues essoufflé. Avec cette étonnante voix, si particulière qu’elle en est parfois insupportable.
Mais puisque le poète a décidé de nous emmener au fil de ses amertumes, de nous faire visiter ses bars favoris, puisqu’il a décidé de livrer quelques états d’âme impudiques, de nous allumer à grands coups de gueule, il faut pas s’étonner, fatalement, d’y salir son costard et un peu sa tête : « Venice U.S.A. » n’est pas fait pour vous faire croire en l’amour, pas plus que « Hungry For Your Love » d’ailleurs, et si « Wavelength » est un remerciement, il ne s’adresse ni à vous ni à moi. Van a abandonné l’idée de se sentir bien, il se retrouve à poil avec son feeling et son cynisme : parfois il ressemble à un enfant naïf, et parfois on dirait à nouveau ce mauvais coucheur qui d’avoir été trompé mille fois et d’avoir trahi plus souvent encore peut enfin avouer en connaître un bout sur la fidélité.
Et du coup ça me fait un peu bizarre de savoir que cette chronique va se retrouver entre le nouveau Weather Report et le dernier Linda Ronstadt. Non pas que je méprise ces braves gens. Simplement, Van Morrison c’est une autre histoire, une toute autre histoire.

Patrick COUTIN
Décembre 1978 in Rock&Folk