« Pour écrire mes chansons ? Eh bien je prends un stylo et du papier… » Compositeur du dernier standard du rock britannique (Gloria, aux côtés des Them) et, avec l’album Astral weeks, d’un chef-d’oeuvre pour île déserte, on considère dans certains lieux Van Morrison comme le plus grand chanteur blanc en activité. Et le plus noir du lot, aussi, ce gros Irlandais. Plus important qu’il n’y paraît de prime abord, cette surcharge pondérale : un excédent qui enracine et la pesanteur (de l’existence, du temps qui passe) expliquée aux artistes. Celte un temps exilé volontaire de l’autre côté de l’eau, il nourrit ses crises de mysticisme (fréquentes) et son désespoir (larvé) à larges lampées de bière et d’asphalte brûlant. Ce qui donne une assez probable approximation de ce que doit être le blues. Cette pierre philosophale n’est donc pas un best-of (période 1971-1988), car ça fait belle lurette que Van The Man ne crée plus de hits. Mais surtout, on a pris soin de glisser au mitan de cette trentaine de chansons le quota d’inédits, nouvelles versions ou démarquages récréatifs qui transmuteront cette compilation pour distraits en émouvant document ­ comme une salle d’archives qui se transformerait en salle des fêtes, en coffre au trésor. Surgis du passé, on découvre donc la silhouette de Jackie de Shannon en choriste, l’hommage au poète Dylan Thomas composé par Robin Williamson, leader perturbé du non moins perturbant Incredible String Band, ou un Madame Joy très curieusement décalqué d’une Madame George de somptueuse mémoire. Ces prétextes en valant d’autres (fugace apparition de Ronnie Montrose, Pete Wingfield ou des Chieftains), on renoue avec l’organe stupéfiant du bonhomme : Morrison, et c’est un constat triomphant, s’est enhardi au fil des années, depuis cette glorieuse période où il mettait le feu à Belfast et alentours… Grommellements, brusque falsetto, omniprésence d’un talking blues dans lequel le chanteur se vautre avec la même délectation qu’un verrat dans sa bauge, l’Irlandais propulse ses harmoniques avec une telle charge émotionnelle qu’il en phagocyte tempo, instruments et thèmes. Avec un rythme plus vif qu’à l’accoutumée dans le déjà standard Naked in the jungle, il s’ébroue, dresse la trompe, et nous rejoue la charge des éléphants. Et, à cet instant, le Tarzan blanc peut toujours s’accrocher.

Christian LARREDE

Novembre 1997