Accroché à ses obsessions, Van Morrison continue de racler le fond de son être sans le moindre signe d’essoufflement.

Au fil torrentueux d’un parcours musical qui tient plus de l’épopée que de la simple carrière, on en est arrivé à se faire à cette douce certitude que rien ­ strictement rien ­ ne pouvait ébranler sérieusement le bloc de granit dans lequel s’est pétrifié le monumental Van Morrison : pas plus les ravages de l’âge et de la bière que l’amoncellement des médailles, pas plus l’orgue de thé dansant de Georgie Fame que les bondieuseries ânonnées bras dessus bras dessous avec cette vieille bigote de Cliff Richard, pas plus les élans mystiques et prosélytes du bonhomme que les atours affolants de la sculpturale Michelle Rocca, ex-Miss Irlande muée en dame Morrison de glamour glacé. Qu’elle s’enivre de visions célestes ou qu’elle se repaisse de nourritures terrestres, qu’elle s’ébroue furieusement dans le souffle d’un harmonica rudimentaire ou qu’elle se coule, somptueuse, dans l’apparat d’un ensemble symphonique, on trouvera toujours quelque chose à glaner sur les chaumes de cette soul celtique et infrangible, ce folk-jazz de grand luxe ­ toujours un peu plus chromé à chaque nouvel album ­, ne serait-ce que le rugissement formidable, la transe nietzschéenne d’un titan assuré d’avoir extirpé ce qu’il y avait de plus impérieux au tréfonds de son âme. Alors, même si The Healing game ronronne plus souvent du juste repos du guerrier qu’il ne retentit du fracas des batailles homériques livrées à l’époque d’Astral weeks ou de Moondance, c’est animé de la même ferveur, pourvu du même féroce appétit qu’on s’invitera à la table de ce disque de tendre ripaille. Un disque immuable, serré au plus près, qu’on pourrait éventrer au bistouri sans y déceler le moindre signe d’évolution artistique. Chez le gros Van, en famille, on joue toujours la même chanson, vernie de cuivres idoines, propulsée par un swing pétulant, lustrée par une production prophylactique. A peine si l’on notera l’omnipotence insolite d’une contrebasse fauteuse de trouble, qui semble prendre un malin plaisir à sonder les entrailles d’un Burning ground émoustillé. Tout juste si on prendra la peine de biffer une ou deux pochades de circonstance (It once was my life, If you love me), plus anodines que réellement importunes. Car ici, par-delà la routine, plus que la forme ­ parfaite ­, c’est la force prodigieuse de l’inspiration (Sometimes we cry, Rough God goes riding), cette capacité hors norme à transcender la moindre chansonnette en cantique vital qui n’en finit pas de sidérer. A chacun de ses albums de paix armée, Van Morrisson se met en devoir de se racler l’être, comme s’il n’avait pas encore assez donné, comme si sa vie n’était faite que de ça : de cette course effrénée vers l’absolu, que tant d’autres tardigrades de sa génération contemplent avec impuissance, depuis la main courante de leurs désillusions. Vu sous cet angle, c’est peu dire que The Healing game ne montre pas le moindre signe d’essoufflement.

Gilles DUPUY

Novembre 1996