Toujours cette gueule de marin qui vient d’avaler sa pêche. Et toujours un de ces titres a vous flanquer le mal de mer. Van Morrison, irlandais par excellence – et cousin par alliance d’un autre, James Joyce, forcené du verbe, lui, et du verre, comme tout un chacun là-bas, et mort de ces chers maux (?)- cumule sous son ciré bougon autant de tares affreuses que d’albums à son actif: l’homme n’est pas jeune – ne I’a été qu’un jour honni, celui où, furieux, il composa comme vous gerbez tous les hits des Them, pas du gâteau, oh misère, « Gloria » ! -, pas ravissant vraiment – son charme a la patine d’un drame trempé et la rugosité d’une foi bilieuse- son inspiration rame après un Dieu mi-baleine mi-requin propre a vous rendre Achab – pas Abacab, notre héros ignorant les faisans -, et sa voix vous vrille les tympans pis qu’une corne de brume – on en tressaille encore longtemps après qu’elle ait fini de résonner -, et monsieur brame depuis des lunes que l’air de ce temps et le plancher des vaches lui valent aussi peu à l’âme qu’un bain de sent-bon à une grand-voile… Bref, à ne guère l’écouter, on n’a que ce qu’on mérite… Juste flagellation. Surtout que même s’il est arrivé au vieux loup d’impréquer à tort et à travers, pas un de ses disques ne manque de toucher très profond, ses deux ou trois plus récents allant jusqu’à récupérer, sinon l’acre splendeur d’ »Astral Weeks , du moins la vaste et goûteuse générosité harmonique de « Veedon Fleece » ou « Wavelength » .
Mais ne vous fiez pas trop a ces nuances mesquines, je parle là d’un type que Dylan jalouse et qui hante Costello : un Van à plat vogue bien plus loin, en ricanant, que dix jeunots du même port quand ils souquent. Et le Van de « Poetic Machin Chose » est plus gonflé qu’une outre, beau en dedans à nous crever la panse.

François DUCRAY

Novembre 1987