Attention au contresens : si Van Morrison rejette explicitement gourous, méthodes et maîtres, n’allez pas croire pour autant qu’il est sorti de sa phase religieuse. Bien au contraire. Il n’est question que de ça dans cet album : Dieu, l’illumination, la dévotion. La nature aussi – et donc l’Irlande – car le sentiment religieux chez Van the man est d’ordre panthéiste et ne passe pas par les églises instituées.
Radotages de vieux diable devenu ermite en ayant dépassé la quarantaine, pourrait-on penser. Dylan est bien passé par là. Seulement, et contrairement à lui, Van Morrison réussit à faire partager à l’auditeur ses sentiments sans braquer sur lui un doit vengeur, et même si celui-ci est parfaitement athée – c’est mon cas. On peut appeler cela la grâce si on le désire, toujours est-il que l’irlandais développe d’album en album une musique infiniment prenante et qui exprime mieux que tous les mots le sentiment de plénitude et de sérénité inquiète (l’homme est faillible) qui l’inspire. Vouloir y coller une étiquette serait un exercice vain, tant elle appartient en propre à Morrison. Tout au plus peut-on dire qu’elle plonge de solides racines dans la soul (Ray Charles est directement évoqué dans « Got to go back ») et cultive toujours un swing discret, jusque dans les ballades les plus languies, et qu’elle ne confond jamais délicatesse ( superbes parties de hautbois et de cor anglais de Kate St. John, de Dream Academy) et manièrisme. Soulignons enfin que « No guru… » est tout sauf un album difficile : il suffit d’un peu de disponibilité pour être touché par la céleste musique de Van Morrison, et transpercé par la chaleur un peu rauque de la voix.

Thierry CHATAIN

Rock&Folk, novembre 1986