Van Morrison, vous connaissez : c’est un des monuments inébranlables du rock irlandais, qui éparpille magnifiquement sa soul rageuse depuis bien des années. Les Chieftains, vous connaissez sans doute moins, mais vous les vénérez sans le savoir au travers des Pogues qui leur ont emprunté l’essentiel de leur zizique après l’avoir sérieusement imbibé d’une corrosive rasade de modernité éthylo-punk. Ces Chieftains, leurs bagpipes, leurs sifflets aigrillards, leurs violons couinants, leurs bobines impayables, c’est aussi un monument en Irlande. Evidemment, quand ces deux monuments se rencontrent pour un disque. on ne peut obtenir qu’un dialogue monumental. Sur fond de folk celti-que bien nappé de gaélique, Morri-son et ses biniouteux complices se délectent à jouer la musique qui a bercé leur enfance, cette alerte musique d’Irlande qui pourrait aussi bien s’appeler du rock tant elle partage avec ce que nous aimons le même swing, les mêmes élans, le même goût des rengaines sincères et des émois authentiques. Beaucoup retrouveront d’ailleurs ici bien des ingrédients de la pub music des Pogues, mais on évidemment bien plus distingué, plus élaboré, c’est déjà de la musique savante et pas simplement un joyeux foutoir houblonneux comme celui des édentés. Cela dit, si ce disque suit ceux des Pogues, il les précède historiquement : rendons aux Chiefs et au grand Van ce qui n’appartient que par héritage à nos trublions adorés. Ceux qui vénèrent Mark Knopfler trouveront d’ailleurs aussi leur compte dans ce disque à la sève magique qui possède le même esprit de lande que son  » Cal « . C’est dire s’il est beau.

Hervé PICART
Best N°239,  juin 1988