Interview de Van par François Gorin, celui de « sur le rock »…Un van qui ne semble pas dans un bon jour même si petit à petit un échange s’établit avec le journaliste. Van ressasse à plusieurs reprises une idée majeure : je ne suis pas un rocker, je suis à l’écart du grand cirque de rock. De là à considérer Gloria comme une erreur de jeunesse (« J’avais 17 ans ») qui n’est pas loin d’être franchie ci-dessous…

© FRANÇOIS GORIN, Rock&Folk (été 1984, Rock&Folk N°210 )

R & F — Van Morrison, pourquoi avoir décidé de parler maintenant, après toutes ses années de silence. de refus de vous confier à la presse?
Van Morrison — Je parle toujours à la presse. A chaque fois qu’un album sort, je donne des interviews.
R & F — ??!!

Voilà pour l’ambiance. La douche (Irlandaise) dès le coup d’envoi. La suite à peu près dans les ‘nièmes eaux. Le Van Morrison que j’ai en face de moi dans cette chambre morne d’un morne méga-hôtel londonien ferait passer Buster Keaton pour un animateur de noces et banquets.
Au physique, c’est le format tonnelet de bière qu’on connaît bien (sens les cerceaux métalliques), surmonté d’un crâne que la toison moutonneuse déserte de plus en plus. L’air bougon de la forte tête qui s’affiche. Van the Man. Qui dès qu’il entre en scène, râblé, le charisme au zéro, et se met à pousser se beuglante, vous file un de ses rares frissons.Après, on n’est pas obligé de se taper le concert en entier. Le goût, pur malt, vingt ans d’âge – râpeux, peu égalé — suffit. Pour l’hommage. Là. en tête-à-tête, c’est une autre paire de manches. On vous donne la chance de décro-cher la timbale, comme un de ses privilèges d’avant la nuit du 4 août (noblesse oblige). mais les jeux sont faits. Vous êtes là, à l’arrivée, avec l’un des pires tirages de vers du nez de l’histoire. Le pire, c’est qu’on s’y attend. En gros titre:  » Exclusif – Van Morrison déclare:  » No comment, ou si peu… D’où le préambule. Entendu, il n’était pas question de rencontrer le créateur pour le moins passionné et inspiré de « Astral Weeks  » « Moondance » ou  » St Dominic’s Preview  » (ne parlons pas de celui de  » Gloria  » et  » Here Comes The Night « ). Mais bien plutôt le barde amorti, confortablement mystique et moyennement lumineux de  » Beautiful Vision « , « Inarticulate Speech 0f The Heart » et du dernier live poussif. Pas question non plus, même en attaquant tous azimuts, d’enrayer la réputation peu causante du bonhomme. Mais tout de mêrne. Tant pis donc pour les riches heures du cow-boy de Belfast. Sinon, la justification tient de la métaphore. Supposez un ébéniste à peu près illettré. A ses débuts, il taillait la pierre, le roc avec une maestria furieuse; après quoi il a fait du meuble; mais alors de l’oeuvre d’art, de l’inédit, sous le coup d’un incontestable génie; puis quelques modèles bien rustiques et très talentueux; avant de marquer le pas et de se mettre à produire tranquillement, comme en série; sans forcer parce que la fougue, ça passe (même le génie..,.). Alors vous vous pointez pour demander à cet ébéniste illettré et bougon le pourquoi et le comment. Et voici ce qu’il vous répond, en gros, Grognements, monosyllabes, son expression favorite,  » c’est très difficile à dire « . des silences évocateurs de rien du tout. Et quelques mots.

R & F — Vous avez enregistré cet album pour le symbole, le  » retour à la maison  » ?
V,M. — Ouais, ouais. hmmf.
R & F — Pourquoi vous être contenté d’y inclure un digest des quatre derniers albums?
V.M. — Parce que le set se présentait comme ça. c ‘est tout. L ‘album reflète ce qu’on jouait sur scène.
R & F — Pourtant à Paris, à l’automne dernier, vous faisiez aussi de vieilles chansons.
V.M. — Mgrrmffh.
R & F — Avez-vous été surpris par le succès impressionnant de votre dernière tournée britannique?
V.M. — Surpris ? Non, je n’ai pas été surpris.
R & F — Comment expliquer cet engouement, après toutes ces années?
V.M. — Sais pas; peux pas l’expliquer. C’est juste du boulot, vous savez.
R & F — Peut-on rapprocher ça d’un certain renouveau de l’inspiration celtique dans le rock à travers des groupes comme Big Country, U2 ou Dexy’s Midnight Runners?
V.M. — Je peux voir ça dans Big Country. mais pas dans les deux autres.
R & F — Dexy’s a repris « Jackie Wilson Said « , Kevin Rowland vous a cité à tour de bras. passe  » And It Stoned Me  » sur la sono avant d’entrer en scène, les critiques anglais ont redécouvert  » Tupelo Honey « … Vous ne ressentez pas une paternité spirituelle?
V.M. — Heu, non.
R & F — Vous n’écoutez pas les nouveaux groupes, seulement des vieux trucs?
V.M. — En fait, je n’écoute pas grand-chose. Il fut un temps où l’écoutais Ray Charles, James Brown; plus maintenant. J’aime bien Alan Stivell.
R & F — Etes-vous conscient d’être encore une des grandes influences de la musique rock d’aujourd’hui? On a pu voir ça chez des gens comme Bruce Springsteen, Elvis Costello, Dexy’s, Dire Straits…
V.M. — J’en suis conscient, mais je ne vois pas très bien où ça se situe. D’une certaine manière, j’en ai un peu marre. Je n ‘ai plus l’impression de faire partie de la musique rock. La plupart du temps, je n’ai pas du tout l’impression de faire du rock. Je mène ma propre carrière à l’intérieur de ce  » cadre « , mais je n’en fais pas partie.
R & F — Vous voulez dire que pour vous, le rock c’est du passé?
V.M. — Oui. l’ai cessé de m’intéresser au rock à la fin de Them.
R & F — Avez-vous toujours la même passion pour ce que vous faites?
V.M. — Pour être tout à fait franc, non. Parce que c’est devenu maintenant trop éloigné de ce que je ressens; c ‘est devenu surtout du business, ce qui n ‘est pas une très bonne source d’inspiration. C’est du travail, vraiment.
R & F — Et vous pensez faire encore ce même, heu, travail dans vingt ans?
V.M. — Non, pas exactement. Je pense que je ferai quelque chose qui se rattache à la musique, mais sous un angle différent. Je ne m’imagine pas faisant la même chose d’ici dix ans; ou même l’année prochaine. Cela fait déjà un certain temps que je me considère en dehors du rock’n’roll, et il n’est plus question pour moi de perpétuer une image, de répondre à certaines attentes… qui ne me correspondent pas du tout dans la réalité; c‘est comme jouer un rôle, et c‘est un rôle que je trouve de plus en plus difficile à assumer; et qui n’a bien sûr rien à voir avec la musique.
R & F — Mais votre image actuelle n’est pas celle d’un rocker ?
V.M. — Oui, je sais, mais c’est quand même difficile parce que je ne suis pas associé à un autre domaine (que le rock), pour la bonne raison qu’il n’y en a pas: ma musique est rock, folk, jazz, blues, ça n’entre dans aucune catégorie. Et comme il faut malgré tout être sous une bannière, la mienne est le rock !
R & F — Ces vingt ans de carrière. rétrospectivement, comment les voyez-vous?
V.M. — D’une façon grossière, je vois ça comme une suite d’obstacles surmontés.
R & F — Parmi tout ce que vous avez enregistré, êtes-vous capable de faire la part des choses, d’avoir un point de vue critique?
V.M. — Oui. Je ne le fais pas, mais je pourrais. Pour moi, il y a deux courants: il y a le courant de la musique et celui du business. Quand je regarde en arrière. je vois plutôt les difficultés pratiques. tout ce qui se passait dans la réalité, davantage que les dis-ques en eux-mêmes. Il y a souvent eu intrusion du business dans ma musique, alors.., c‘est difficile pour moi de séparer les deux, car maintenant ça devient plus business que jamais; ça m’est quasiment impossible à présent de me concentrer uniquement sur la musique.
R & F — Mais est-ce que vous pouvez rattacher vos albums du passé à des événements de votre vie, des moments, des états d’esprit particuliers?
V.M. — Oui, mais pas comme on le croit. Les albums ne relèvent pas de la vie privée d’un artiste. Avant tout, à la base, c’est de l’entertainment. Un type qui écrit des chansons, de la musique. est de toute façon un entertainer. Un écrivain aussi, toute personne qui manipule des idées.
R & F — Vous réécoutez parfois vos vieux albums?
V.M. — Non.
R & F — Maintenant que le rock des 50’s, des 60’s. voire même des 70’s est devenu  » classique « .
V.M. — Vu d’un certain angle seulement. Je ne dirais pas que c’est de la musique classique car après tout, ça n’a que vingt-cinq ans, le rock’n’roll est encore très jeune. Je ne pense pas qu’il y ait encore du rock aujourd’hui. Honnêtement, ce qu’on entend de nouveau n’en est pas, c ‘est un développement à partir de certains genres. Moi-même je ne sais pas, je ne comprends pas vraiment ce qu’est le rock…
R & F — Je voulais dire, quand on vous dit que « Gloria » est un morceau « classique », que  » Astral Weeks  » est un album « classique », qu’en pensez-vous?
V.M. — Je dirais qu’on a raison pour « Astral Weeks ». mais tort pour « Gloria ».
R & F — Pourquoi?
V.M. — Parce que  » Astral Weeks  » est une belle pièce d’écriture et  » Gloria ». non, ça n’est pas bon.
Rappelez-vous que quand j’ai écrit ça. j’avais dix-sept ans… Je pense que le rock est fait pour une certaine tranche d’âge. C’est pour ça que je m’en sens si éloigné
En effet (mais attention, du rock définition à l’anglaise, c’est-à-dire plus stricte que la nôtre). Et si Morrison se livre peu, c’est qu’il n’en ressent ni l’envie, ni le besoin. Se vendre lui pèse, se confesser le gonfle. Il fait son boulot, point. Laissons-le vaquer à ses occupations laborieuses d’artisan chevronné écolo-curé.
R & F — Vos prochains projets?
V.M. — Un nouvel album studio. Une tournée de trois semai-nes en Angleterre. Et l’Irlande ensuite.
R & F — Ce nouvel album sera dans la veine des précédents?
V.M. — On peut le dire, oui.