Pour un semi-retraité, Van Morrison ne se porte pas trop mal, merci. Un album à peu prés tous les ans. Des concerts à dose raisonnable (en fait, la tournée britannique actuelle est un triomphe, dates rajoutées, etc.). Une réactualisation indirecte via Dexys («.Iackie Wilson Said », les critiques anglais redécouvrant Tupelo Honey .). Une voix qui peut toujours porter, blues ou non.
Le chapitre précédent voyait notre homme, piqué par un mystique, se retrouvant agenouillé au pied de monts de piété à psalmodier des alléluias béats (l’envers des «Gloria » furibards); plutôt mollasson. Ce coup-ci, il n’est pas redescendu se rouler dans les affres de la misère humaine. Félicité, toujours, et c’est sens doute plus adapté à la quarantaine. Van survole le bas monde (« Higher Than The World »); mais il ramène de là-haut une nouvelle consistance, diffuse, ce « discours inarticulé du cœur », qui conjugue élévation céleste du gospel et rusticité terrienne bon teint. Ce n’est pas la revanche des spiritueux sur le spirituel; ni un hymne celtique à la contrée natale. Pas vraiment un retour en grâce. Juste la preuve d’un souffle requinqué. Un ouvrage robuste, riche et long
(vous enlevez les quatre instrumentaux, il vous reste un timing équivalent au dernier Orchestral Manoeuvres); an truc fluvial qui méandre et pend son temps. Les parties instrumentales (du folklore à peine moderne) sont minérales. Les parties chantées (du Morrison en bonne forme, sauf quand par hasard? – il chante connue Mark Knopfler) sont animaIes, c’est-à-dire chargées d’âme. C’est très écolo-humano. Ça illustrerait beaucoup mieux une projection des diapositives de vos vacances en Irlande qu’un reportage télévisé sur les émeutes à Belfast. Van Morrison, poète des villes et des champs, laisse le fighting spirit à des jeunes dignes comme U2, de même qu’il abandonne les danses au clair de lune à Kevin Rowland et ses Dexy’s Midnight Runners. Question de distance gagnée. De la « rivière du temps », il a passé les eaux troubles; le danger, c’était d’ancrer la barque dans un lac naturel. Bon, il a repris les rames et au diable ces foutues métaphores, on a de l’eau plein les conduits. Quelques titres, pour revenir sur terre : « Irish Heartbeat”, “Celtic Swing”, “September Night”, “Cry For Home”. Tout ce que vous pouvez imaginer à partir de ça tient lieu d’indication valide sur les nouveaux épanchements d’un semi-retraité bien portant. Un gros coup de blues, et ce serait un « Astral Weeks » version vétéran ? Ne me faites pas dire ce que je pense à peine.
L’essentiel à retenir est que, derrière ses rassurantes manifestations – physiques ou métaphysiques – l’âme vibre encore fort au dedans.

François GORIN
Mai 1983 in Rock&Folk