Retour aux sources, dans la grisaille de Hyndford Street, a l’est de Belfast. C’est ici, dans le ventre d’une de ces bâtisses rectilignes, que l’adolescent Morrison se forge un (mauvais) caractère. Ces Days before rock’n’roll, sa préhistoire à lui, où le son de Radio Luxembourg et les mots de Kerouac sont des îlots de salut dans le silence qui plombe le quartier dès 11 h 30 du soir. Le rock, le gnome rouquin et hargneux y plante très tôt ses brandilles. C’est Gloria, harangue en six lettres qui fera le tour du monde et de la question rock elle-même. Dès lors, rien n’intéressera moins Morrison que le rock et ses frasques. Du moment ou il se débarrassera d’Eux (Them), rien n’importera plus pour Van, engoncé dans cette image éternelle du barde mal luné, que de reconstruire avec les miettes de cette madeleine des jours d’avant, un après du rock en en pulvérisant les frontières les plus fières. Tout au long des vingt-cinq années qui séparent Brown eyed girl de ce nouveau et double Hymns to the silence, Morrison s’est employé à bouffer le rock par ses racines. Une oeuvre colossale, tortueuse, un peu hermétique par moment mais toujours inclassable et donc unique en son genre, en ses genres. Rien de plus normal pour lui, après un tel parcours, que d’aspirer enfin a un peu de sérénité. Depuis quatre ans, Van Morrison s’amuse. Folklore irlandais pur jus avec ses potes et les Chieftains, sex-symbols du genre, variété grand luxe sur Avalon sunset en collaboration avec l’endive Cliff Richard, soul soyeuse sur Enlightenment le bien nommé. C’est précisément sur ces trois tableaux qu’il choisir de jouer tout au long de ces vingt et un titres. Pas l’ombre d’une circonvolution à la Astral weeks, pas même un de ses discours fleuves et poignants à se mettre sous la glande lacrymale, rien que de l’instantané, de l’entertainment. So complicated sonne ainsi comme un standard be-bop, See me through explose de ses choeurs gospel : il en va ainsi pour tous les titres, y compris les trois que Van the Man avait généreusement abandonnés I’an dernier au purulent Tom Jones et qui retrouvent ici un souffle salvateur. Même le saxo libidineux de Candy Dufler parvient à se faire oublier, tant la grâce de Morrison est ici à son zénith, un Morrison plus que jamais tiraillé entre Dieu et le plaisir. L’omniprésence de I’un lui permettant finalement de se vautrer plus impunément dans l’autre.

Christophe CONTE

Novembre/décembre 91 in Les inrockuptibles, N°32