D’abord il y a cette photo de l’artiste, classique de cet homme au visage renfermé, renfrogné, puis derrière une autre photo, d’une rue triste, une rue de Belfast, Hynford Street, la rue de son enfance, ce n’est pas fortuit, tout l’album tourne autour de cette opposition passé/présent, sur un mode évidemment nostalgique, avec un désir obsédant, l’expression “Take Me Back” revient plusieurs fois, de quitter un aujourd’hui compliqué, confus et dou-loureux pour un hier où « le monde avait plus de sens  » Take Me Back”, justement), hier sublimé, désespérément hors de portée, à jamais, désir de retrouver une vie simple et tranquille qui « garde les pieds sur terre » « Ordinary Life »), voeu pieux et inconsidéré qu’aucun Dieu ne pourra jamais exaucer, auprès duquel l’amour founira toujours le seul leurre réaliste, amour rédempteur élevé au rang de don divin, sur “Quality Street’, notamment, “true love bas blessed me somehow” et plus loin “she can’t be beat, she makes me complete” ou l’amour, donc l’autre, comme seul remède à son moi éclaté. La musique est bien sûr à la hauteur de l’émotion qui habite les textes tout au long de ce double album, mais je devrais dire les musiques, Van Morrison ne s’est jamais limité à un seul genre et offre ici la diversité habituelle, jazz; blues, rythm’n’blues, country, traditionnel irlandais, gospel même, entouré de musiciens discrets, absolument parfaits, parmi lesquels on reconnaîtra surtout les Chieftains et George Fame, avec, pour liant essentiel cette voix qui semble tomber du ciel, miraculeuse, miraculée, voix du fond de l’âme, belle à vous arracher les larmes, qui joue avec les mots, les portes, les crache, les bous-cule (le très long « Take Me Back », décidément sublime), les fait vivre. Et défilent les « hymnes au silence » .. il y en a vingt et un sur ce disque, c’est peu dire qu’ils sont magnifiques.

Jacques VINCENT

Best, janvier 1992