La maison de disques m’avait prévenu : »Oh, celui-là, c’est un chanteur qui n’a pas de biographie, il n’a jamais voulu ». Amusant, et même un peu tragique, mais finalement assez lourd de sens : Van Morrison n’est plus désormais que l’affaire de quelques-uns, au même titre que tous ces créateurs solitaires, excentriques et définitivement en marge. Destin logique pour un personnage qu’on devine bougon et qui ne se livrera de toutes façons jamais autant que dans ses chansons. Nouvel album donc, et tout de suite, dès l’intro instrumentale où domine le saxophone alto du leader (le disque se clôturera de même), sentiment de continuité vis-à-vis de la livraison précédente, le très beau No guru, no method, no teacher (1986). Les musiciens ont pour la plupart changé, mais quelle importance, puisque subsistent les vagues musicales de l’Irlandais, sa voix en tourbillons, la ferveur de l’inspiration et les racines blues et soul. Aujourd’hui, Morrison est allé trop loin pour changer : il s’enfoncera à chaque oeuvre davantage dans sa quête, finalement plus philosophique que musicale, insensible bien sûr aux modes mais aussi aux grands courants contemporains. Il s’agit ici d’introspection, donc de grands sentiments, sans nuance péjorative : le mystère des relations humaines, la sagesse et la sérénité dans la foi, la plénitude. Tous, concepts un peu trop près de l’os pour être évoqués par un médiocre. Dieu merci (voilà que je m’y mets), Van est un chanteur considérable, et, pour tous ceux qui pourraient être rebutés par les lignes qui précèdent, son Poetic… est un souffle formidable de lyrisme. J’ai fini. Vous pouvez courir l’acheter.

Christian LARREDE

Février 1988