Jeune marié, l’irascible Van Morrison s’interdit pourtant toute sérénité: l’orage menace l’apparente quiétude de Days like this.

Van Morrison affiche l’obésité satisfaite d’une barrique enflée à la bière, mais il échappe au pathétique. Il fait craquer le même album chaque fois qu’un vulgaire coup de vent le pousse du haut de l’escalier, mais il s’abstient d’être ennuyeux. En fait, si la forme musicale que professe le vieux druide depuis Astral weeks ? ce pop-jazz souple et chaviré sous la houle d’humeurs travaillées jusqu’à l’extase ? s’est peu à peu figée, sa capacité d’émerveillement en revanche ne donne aucun signe de tarissement. Cela nous vaut des albums comme ce Days like this dont l’écriture ne recèle aucune surprise, où l’agencement (cuivres, section rythmique, piano, guitares à la George Benson) pourrait servir de parangon au concept nouveau-né du stéréophoniquement correct que la personnalité rugueuse et passionnée du mégalithe chantant vient ébrécher. S’il n’y a rien de neuf à attendre de Van The Man, prétendre qu’il sent le faisan trahit un sens olfactif dénaturé par la mauvaise foi, On trouvera ici un soupçon d’exaltation supplémentaire qui le rattache aux cuvées spéciales type Tupelo honey ? son album de 1971 qui suivait son mariage avec la sylphide Janet Planet. Doit-on le nouvel état de grâce de ce Days like this aux récentes épousailles qui viennent d’unir le Belfast Cowboy (51 ans) à Michelle Rocca (30 ans), ancienne Miss Irlande et ex-femme d’un arrière de l’équipe de foot de l’Eire ? Si son sourire éclaboussait la pochette de No prima donna, compilation de révérences faites par la jeune génération au répertoire, sa présence semble requinquer les muses fanées du vieux bougon. A croire que cette configuration nuptiale réussit à convertir le très nunuche Je veux te faire l’amour l’après-midi en une confession d’homme mûr délicate et sentie. La perspective de pancakes chauds et d’un bain de pieds à la moutarde préparés par madame après le travail lui fait lâcher cette profession de foi sereine frappée au bon coin de l’évidence I am a songwriter. Mais les disques de Van Morrison ressemblent trop à l’homme lui-même, né sous ce ciel d’Irlande, changeant et ombrageux, pour croire définitives ces quelques éclaircies. Que viennent rapidement perturber le menaçant Underlying depression et le défaitiste You don’t know me, reprise d’Eddy Arnold honoré autrefois par Ray Charles. Madame est prévenue.

Francis DORDOR

Novembre 1994