Autant commencer par là, pour ne pas se méprendre: grand A – Certains musiciens sont authentiquement et essentiellement incapables de médiocrité; c’est-à-dire du laisser-aller-à-la-soupe (qu’elle soit musicale ou alimentaire) du show-business ambiant. Je pourrais vous en dresser ma liste, mais la vôtre vous satisfera certainement plus. Grand B – Morrison et Franks sont de ceux-là, et là-dessus je serai intraitable. Cela dit, nul n’est infaillible, on a des hauts et des bas et même les princes du surf prennent parfois un bouillon. On n’en est pas là, mais disons simplement que ces deux disques ne seront pas les phares du printemps. Même s’ils nous éviteront l’abîme, on restera dans le brouillard- Grand C — Leurs efforts les moins concluants portent des fruits plus goûteux que les pommes du hit-parade et de la mode industrielle. Or donc, la sérénité sied mal à Van Morrison. Tous les deux ou trois ans (autrefois, ça lui prenait moins souvent), il nous fait le sale coup d’être heureux. Catastrophe. Un de nos monstres sacrés de la déprime chausse ses patogasses et s’en vient patauger dans les béatitudes. Cela nous vaut des préchi–précha du genre: « Close your eyes and feel the wonder » (le morceau s’intitule « en passant le pont où méditent les anges »). Déjà, le titre général ne laissait rien présager d’affriolant de la port d’un cyclothymique tel que Morrison: « Beautiful Vision », c’est bon pour un Franks mal réveillé ou un Santana gurufié, pas pour notre écorché : quand tout va bien, son cri devient une sorte de rictus déplacé et il ne nous reste plus de lui qu’une voix, un savoir chanter qui lui est propre et aussi indéfinissable que sa façon d’épeler G.LO.R.I.A. Alors sa « Beautiful Vision» est à couper au couteau. Son disque a la pesanteur des paysages celtiques. Il pratique ici le carré balluche ou, si vous préférez, la rythmique de plomb. S’il n’était quelque partie de guitare de (Mark Knopfler de Dire Straits, Chris Hayes et Chris Michie) et les friselis de la trompette de Mark Isham ou de la cornemuse de Sean Fulsom, la « belle vision » serait celle d’un bûcheron fatigué. Mais c’est peut-être encore une fois cette épaisseur, cette densité qui vous accroche et vous retient. Car le courant passe, il faut l’avouer.

Jean-Marc BAILLEUX
Avril 82 in Rock&Folk