A l’automne, Van Morrison annonçait que son nouvel album serait dans la lignée des précédents. Il l’est. La chronique pourrait – presque – s’arrêter là. Van the Man poursuit son chemin, sans à-coups, sans changement superflu d’accompagnateurs – si ce n’est pour trois titres de la seconde face, où il est entouré par les Moving Hearts anciens de Planxty et du Bothy Band, mais on pourrait très bien l’ignorer sans la pochette – sereinement, toujours touché par la grâce d’un mysticisme fataliste sans rapport avec une quelconque bigoterie religieuse, Dieu merci. Il n’a pas perdu le goût des instrumentaux, tant recueillis  » Evening Medidation  » que bucoliques « Boffytlow And Spike » qui pourrait fort bien être un traditionnel irlandais, avec violon et uillean pipes). Il n’a pas non plus oublié son goût, pour le rhythm’n’blues, qui lui fit écrire  » Jackie Wilson Said ». Il est ici illustré par deux reprises, What Would I Do », un blues lent et poignant de son maître Ray Charles, et If You Only Knew – de Mose Allison, qu’il aborde avec un punch décontracté particulièrement ravageur. Aucun doute, la voix est toujours là et bien là, à peine polie par le poids des ans, sans que son potentiel d’émotion se soit aucunement émoussé. Si certains chanteurs semblent perpétuellement à la limite, Van est un des très rares à pouvoir se permettre de conserver une marge de manoeuvre qui lui insuffle le don de placer quelque chose comme un coup de rein vocal qui vous emporte irrésistiblement avec lui par-delà les cieux.
Le dernier emprunt du disque,  » Let The Slave », est un texte de Blake mis en musique par Mike Westhrook, qui rejoint ses préoccupations en affirmant que  » tout ce qui vit est sacré », par-delà le mépris que peuvent avoir les hommes de cette vérité première. Le reste n’appartient qu’à lui, dans sa veine la plus authentique, et pas nécessairement peinarde (voir « Tore Down A Le Rimbaud » —les poètes sont à l’honneur — et « Ancient 0f Days », qui ouvrent l’album avec mordant). De quoi procurer le sentiment d’émerveillement — intime — qui donne son titre à l’album. Ce n’est pas parce qu’il s’est déguisé en Bernardo endossant les habits de Zorro au verso de la pochette que Van Morrison est devenu muet. Et le sourire qu’il esquisse timidement de l’autre côté, an milieu de feuil-ages vrais et faux, n’est pas celui d’un vengeur masqué, mais bien d’un homme tranquille, pour citer John Ford, sans s’éloigner de l’Irlande.

Thierry CHATAIN
Mars 1985 in Rock&Folk